Instagramable

SOCIOGRAPHIE | ETHNOGRAPHIE

Instagram est aujourd’hui l’un des réseaux sociaux les plus en vogue : certains comptes regroupent des centaines de millions d’abonnés, être « instagrameur.se » est devenu une activité professionnelle et pour être le/la plus populaire sur ce réseau d’image, il faut en permanence poster des contenus beaux, originaux, insolites. Dans cette quête, certains sont prêts à tout : positions insolites, application de filtres qui magnifient les photos, …

Dans cet esprit, un adjectif a été inventé pour désigner les endroits qui sont propices à la prise de photos pour Instagram : les lieux instagramables.

Point de départ

En tant que designers curieux, avec Scott Cosio, nous avons souhaité étudier les comportements des personnes dans lesdits lieux instagramables et à partir de nos observations voir ce qu’il serait possible de proposer à ces personnes à la recherche de la photo “parfaite”.

Processus et méthodologie

Nous habitons tous les deux Paris, ville Lumière, qui a la chance de regrouper en son sein énormément de lieux instagramables. Nous en avons listé quelques uns avant de tracer le chemin que nous allions ensuite parcourir.

Nous avons donc décidé de nous rendre au Playground Duperré, le Mur de l’Amour, la Maison Rose, au Café des Deux Moulins, aux Colonnes de Buren et de terminer par la Rue Crémieux.

En ce qui concerne les méthodes de récupération d’informations nous avons opté pour de l’observation passive dans un premier temps, durant lequel nous, observateurs, nous tiendrons à part et regarderons comment les individus se comportent, interagissent etc.
Dans un second temps nous avons décidé de faire de l’observation participante, en prenant part à l’ “activité” en cours.
Enfin et surtout, étape cruciale, nous souhaitions autant que faire se peut, mener des interviews avec les personnes présentes sur places pour comprendre leurs motivations, désirs, …

Apprentissages

C’est donc munis de nos appareils photos, téléphones, carnets de note et crayons que nous nous sommes lancés dans le métro parisien, direction Montmartre ! Après des heures de marche dans le froid de l’hiver, plusieurs centaines de photographies, des dizaines d’interviews et de notes d’observations nous sommes parvenus à un quelques constats.

1. Il est possible de regrouper les comportements d’individus en grandes catégories (que nous détaillerons un peu plus loin).

2. Il semblerait qu’il y ai un type d’accord tacite, de code social non-dit entre les personnes qui sont dans un lieu instagramable : bien que tous soit à la recherche d’un cliché original, ils demeurent dans une entente cordiale, pas de cohue.

3. Enfin, et à diverses reprises nous avons pu remarquer que des positions et des techniques de prise de photo se retrouvaient d’un groupe d’individus à l’autre, et d’un lieu à l’autre, comme si c’était des tips partagés par tous.

Des profils d’individus très différents

Comme mentionné précédemment, à partir de nos observations nous sommes parvenus à créer des catégories de profils avec des spécificités et des comportements propres.

Le suréquipé

Observation : Passive
Lieux : Mur des je t’aime, Duperré, Montmartre, Colonnes de Buren
Caractéristique(s) : Une fois arrivé sur le lieu  à fort potentiel “instagramable”, il rentabilise son temps : il fait des photos tour à tour avec son appareil photo, sa Go pro (+selfie stick), son téléphone, …
Il veut avoir un maximum de contenu qu’il pourra diffuser au travers de divers canaux (réseaux sociaux, famille, ..)

Le professionnel

Observation : Passive, Interview
Lieux : Duperré
Caractéristique(s) : Il est là dans un cadre professionnel (Paris Fashion Week) et possède un matériel complet et sophistiqué. Il peut soit être seul ou soit être accompagné d’un ou plusieurs mannequins, cela dépend de son objectif. 

Le contorsionniste

Observation : Passive, Active
Lieux : Duperré, Montmartre
Caractéristique(s) : Pour obtenir la meilleure photo, avec le meilleur angle et la meilleure luminosité, il n’hésite pas à prendre tout type de positions incongrues et inconfortables. Il s’accroupit, penche l’appareil, penche la tête, etc…

Le “instagram husband”

Observation : Passive, Active
Lieux : Colonnes de Buren & Mur des Je t’aime, Maison rose 
Caractéristique(s) : Le Instagram Husband est la personne qui va accompagner mais surtout assister sa conjointe. C’est celui qui va prendre la photo dans tous les angles possibles pour que sa bien aimée apparaisse sous son meilleur jour. Pour cela, il doit effectuer plusieurs actions comme par exemple récupérer le manteau de sa copine, porter son sac, etc. pendant qu’il la prend en photo. 

Le collectionneur

Observation : Passive, Active
Lieux : Maison Rose 
Caractéristique(s) : Le collectionneur est la personne qui se rend dans un endroit plus ou moins “instagrammable” avec une seule idée précise en tête : prendre la photo et repartir. Elle ne reste pas longtemps et ne prend même pas la peine de contempler ou de comprendre l’oeuvre en face.

Le pro-selfie

Observation : Passive, Active
Lieux : Rue Crémieux, Montmartre
Caractéristique(s) : Généralement, c’est une personne seule qui n’a personne pour la prendre en photo. Sa seule alternative est donc de se prendre elle-même en photo. Soit en selfie, soit en développant d’autres techniques comme par exemple poser son téléphone par terre et mettre un compteur. 

“Monopole asiatique”

Observation : Passive
Lieux : Mur des je t’aime, Duperré Playground, Montmartre
Caractéristique(s) : Beaucoup moins discrets que les Européens, les asiatiques arrivent en groupe et se font entendre. Tour à tour, ils posent individuellement puis font des photos de groupes.
Un des membres du groupe se dévoue ou alors demande à une personne présente sur place.
Ils sont beaucoup plus “originaux” dans leurs poses et n’hésitent pas à faire des photos “comiques” en utilisant des signes (peace, love, heart, etc…).
Ils passent une quinzaine de minutes sur place. 

Les européens réservés 

Observation : Passive
Lieux : Mur des Je t’Aime
Caractéristique(s) : Généralement, c’est une personne seule qui n’a personne pour la prendre en photo. Sa seule alternative est donc de se prendre elle-même en photo. Soit en selfie, soit en développant d’autres techniques comme par exemple poser son téléphone par terre et mettre un compteur. 

La collectionneuse méthodique qui fait des albums

Observation : Passive, Active, Interview
Lieux : Rue Crémieux
Caractéristique(s) : La collectionneuse à fait de la veille sur les réseaux sociaux sur les endroits qui rendent bien en photo. Elle se prépare, choisi une jolie tenue puis se rends sur place.
Une fois sur place, elle déambule et scrute pour trouver le meilleur angle pour prendre sa photo. Elle prends ses photos avec SnapChat pour se rendre plus jolie. Elle prends son temps pour avoir la bonne photo.
Une fois rentrée chez elle, elle imprime les photos et créé des albums photos. 

Guide des bonnes pratiques

C’est après cette phase de recherche et d’accumulation de contenus et après avoir identifiés des fiches d’opportunités pour adresser les besoins et usages compensatoires que nous avons pu observer sur le terrain, que nous est venue l’idée d’écrire un guide de bonnes pratiques pour les personnes qui se rendent dans les lieux instagramables qui regroupe toutes les règles tacites ou non et qui régissent les communautés.