Fonction du tatouage

SOCIOLOGIE

Ce dossier a été co-écrit avec Scott Cosio et Kimberley Bourdier.

Objet d’étude et point de départ

Nous avons fait le choix de nous intéresser à la culture du tatouage. Interdit, marginalisé, caché pendant longtemps, il nous fascine. 
Depuis la nuit des temps, les hommes, regroupés en “sociétés”, s’adonnent au  marquage et à la décoration corporelle  (tatouage, piercing, scarifications, …).  Geste incompréhensible pour certains, art à part entière pour d’autres, le tatouage est aujourd’hui présent partout, toutes classes sociales confondues, sur des individus de tous les âges.

Le tatouage fascine mais est aussi pointé du doigt comme quelque chose de « mal » : qu’est-ce qui  justifie cette dualité ? Comment expliquer alors cette appropriation occidentale de cette pratique,  qui il n’y a pas si longtemps, était « répréhensible » (et l’est toujours dans certaines régions du monde)? 

Pourquoi traiter cette thématique ?

C’est avec certitude que nous savons que le premier tatouage connu date de 5300 ans. Ötzi l’homme de glace , surnommé ainsi puisqu’il a été dans un glacier dans les Alpes Italo-autrichiennes, portait 61 tatouages formés de lignes parallèles le long de sa colonne vertébrale, ainsi que des croix et des traits sur ses articulations. Les motifs arborés étaient très simples à  l’inverse d’autres trouvailles plus récentes.

Il est établi que le tatouage est une pratique ancestrale, qui pendant des siècles s’est développée de manière indépendante dans différentes régions du globe. Au fil des siècles pourtant, le tatouage a pris de plus en plus d’ampleur pour aujourd’hui être une mode.

Comment se fait-il que cette pratique, originellement propre à certaines populations minoritaires, ai pris une telle ampleur aujourd’hui ? Qu’est ce qui justifie l’appropriation occidentale de la culture du tatouage ?

Un rapport cutané au monde

Matière d’identité au plan individuel et collectif, le corps est l’espace qui se donne à voir et à lire

David Le Breton

Notre condition en tant qu’homme est corporelle. C’est par nos sens, l’ouïe, la vue, l’odorat, le toucher, que nous interagissons avec le monde qui nous entoure. Notre peau est cette surface – pleine de capteurs – qui nous enveloppe, cette frontière ultime entre l’individu et les autres, moi et le reste du monde. C’est la limite symbolique entre le dedans et le dehors.

Au delà de sa fonction biologique protectrice, c’est par la peau que nous sommes reconnus et identifiés : sa teinte indiquera de quelle ethnicité l’individu est issu, son éclat donnera des indices sur une condition sociale, …

Nous n’avons qu’une peau : bien que celle ci ai une grande capacité de régénération, elle porte, à la manière d’archives, les marques de notre histoire. Les cicatrices, brûlures, marques, tâches qui la recouvrent sont tout autant d’indices qui se donnent à lire au monde extérieur. La trace cutanée se mue alors en signe d’identité, subi ou choisi comme c’est le cas pour le tatouage. D’ailleurs, pendant longtemps, les marques cutanées ont servi à identifier des corps des hommes tombés sur les champs de bataille. 

Dès lors qu’un individu choisi de se marquer la peau, cette dernière devient instance de fabrication de soi : on met en scène son apparence, on modifie délibérément la représentation qu’ont les autres de nous. On l’adapte pour qu’elle ressemble à ce que l’on voudrait qu’elle soit. Les marques corporelles telles que le tatouage sont des butées identitaires en ce sens que, l’individu qui y a recours se sert de sa peau comme d’un écran qui projette au monde une identité rêvée, une amélioration de soi. Il se réapproprie de cette manière son corps et se distingue de ses pairs par les marques de sa peau.

Aussi anciennes que l’humanité, les marques corporelles ont longtemps été considérées par les Occidentaux comme des actes « barbares » et relevant de « sauvageries » puisqu’à l’origine ce sont des peuples dits « primitifs » qui s’y  sont adonnés.

Jadis cantonné à la marginalité, le tatouage en particulier, s’inscrit désormais dans une démarche d’embellissement consumériste.
Aujourd’hui il n’est pas rare de retrouver des personnes tatouées qui mêlent sur leur peau divers types de tatouages aux origines multiples, dont ils ignorent le sens originel, mais qui l’ont fait « parce qu’il est beau » ou « que ça rends bien ». 

L’engouement pour le tatouage accompagne aujourd’hui le mouvement de libération des individus : la peau est plus que jamais instance de fabrication de présence au monde.
Dans une société d’apparence et de nécessité de look, la recherche de différenciation peut mener certains individus des pratiques extrêmes. 

Pratique universelle et ancestrale, le tatouage fait partie des coutumes de nombreux peuples. Les plus anciennes traces auraient été retrouvées sur un homme mort il y a plus de 5000 ans “Otzi”. Il arborait des petits traits parallèles, probablement pour leurs vertus considérées comme thérapeutiques.
Rite initiatique, signe d’identité ou marque protectrice chez les Celtes, les Japonais, les Egyptiens ou les Polynésiens, le tatouage avait presque fini par disparaître des traditions tribales au fil des siècles. Mais au XVIIIe siècle, il revient sur la peau des marins, inspirés par les coutumes tahitiennes découvertes dans le Pacifique par James Cook.

Les origines multiples du tatouage

Les pratiques de marquages corporels, en fonction de la région du monde dans lequel on les étudie peuvent avoir des significations très différentes.  Indélébiles ou provisoires, les signes corporels sont susceptibles de revêtir maints sens, parfois simultanés : sexualisation, accès à la maturité sociale après des rites de passage, beauté, décoration, érotisme, fécondité, valeur personnelle, hiérarchie, protection, divination, propitiation, deuil, stigmate, … 

Aborder toutes les significations et origines du tatouage serait une tâche fort fastidieuse et longue et ce dossier prendrait alors une toute autre tournure. C’est la raison pour laquelle nous avons fait le choix d’en aborder quelques unes qui sont la notion de tribalisme, les rituels et rites de passage et la fonction d’identification.

1. Tribal

D’un point de vue historique, une tribu consiste en une formation sociale existant avant la formation de l’État. Certaines personnes utilisent ce terme pour faire référence à des peuples ayant des modes de vie non occidentaux ou des sociétés indigènes. Certains ethnologues utilisent ce mot pour désigner les sociétés organisées sur la base des liens de parentés, spécialement des familles ayant une même descendance.
Dans certains pays comme les États-Unis, ou l’Inde, les tribus sont des peuples indigènes qui ont une reconnaissance légale. Les gouvernements des tribus peuvent être un chef de tribu ou une sorte de conseil de tribu, qui représente la tribu et est généralement composé de personnes âgées et sages. Au Canada, le terme « nation » est préféré à « tribu ».

Origines

Le tatouage tribal s’inspire des traditions anciennes de cultures et de peuples différents. Devenu aujourd’hui une décoration de corps populaire, le tribal tattoo se caractérise, en fait, par des symboles qui possèdent leur propre signification. Parmi les cultures auxquelles on emprunte souvent des idées de tatouage tribal, il y celles du Bornéo et de la région de la Polynésie, des Aztèques et de l’Inde. Ces dernières années, le tatouage Maori et Hawaï ont aussi beaucoup de succès.

Peignes à tatouer

Les tatouages polynésiens (Tatau)

C’est en Polynésie (Îles Marquises et Nouvelle-Zélande) que le tatouage s’est le plus développé. Il marquait généralement l’appartenance à un rang social élevé.
Chez les Areoïs, la société se divise en classes que la disposition des tatouages sur le corps met en avant. Chaque classe prenant le nom de parties tatouées. Ainsi, la première classe, la plus élevée, est nommée “jambes tatouées”, la deuxième “bras tatoués”, la troisième “flancs tatoués”…

La pratique du tatouage dans ces cultures avait pour but de renforcer la fécondité et les liens avec le surnaturel et le sacré. En Polynésie, le baptême de l’enfant, c’est le tatouage. Pour être inscrit dans la communauté, le polynésien doit passer par des rites imposés par la tribu. C’est alors une cérémonie familiale et religieuse.

Les tatouages marquisiens (Te Patutiki)

Les tatouages qui y sont effectués sont essentiellement d’ordre esthétique. Toutes les parties du corps sont tatouées, à l’exception de la paume des mains et de la plante des pieds.Plus les dessins sont nombreux, riches et variés, plus la personne est âgée et élevée dans le milieu social.

À la fin du XIXème siècle, une personne n’ayant pas le dessus de la main tatouée ne pouvait pas se servir dans la marmite commune. De même, qu’un homme ne pouvait demander la main d’une jeune fille s’il n’avait été préalablement tatoué. C’est donc pour cette raison que le tatouage était effectué dès la puberté.

Pendant la cérémonie de tatouage, les femmes n’étaient pas admises. Le tatouage était effectué par un prêtre sous les chants des spectateurs servant à encourager les futurs tatoués afin qu’ils supportent la douleur. Le jeune nouvellement tatoué ne sortait qu’après la cicatrisation définitive.
En ce qui concerne le visage, les chefs pouvaient se le recouvrir totalement alors que les autres membres y déposaient des traces uniquement sur certaines zones de leur corps.
Un beau tatouage pour le Marquisien est donc une marque de fierté et d’orgueil, car il nécessite de nombreuses séances et de plus est très douloureux.

L’instrument utilisé pour tatouer était un manche de bois (souvent du bambou) sur lequel on fixait des objets les plus divers tel qu’un os d’oiseau, un morceau de nacre, des dents de poisson… Le tatoueur tapait sur cet outil à l’aide d’un petit marteau pour faciliter la pénétration dans la peau. L’encre était faite à partir de noir de fumée tirée de la noix de Bancoulier (arbre qui pousse dans les îles du Pacifique), puis mélangée à de l’eau.

Les tatouages néo-zélandais (Maori)

Le tatouage en Nouvelle-Zélande est inséparable du mariage : pour la jeune fille, le tatouage du visage  est un élément d’embellissement. Pour l’homme le tatouage est un élément de séduction, marqueur de virilité et force.

Le Maori utilise un élément tranchant (couteau, ciseau…) et non une aiguille pour tatouer. Le tatouage s’effectue à la vingtaine et celui qui refuse de s’y soumettre est considéré comme efféminé, sans courage et indigne de faire partie de la communauté.

Les Maoris sont aussi célèbres pour leurs tatouages recouvrant le visage appelé “Moko”.
Le trafic des têtes tatouées s’étant fortement développé au XIVème siècle, porter un “Moko” c’était aussi le risque d’être décapité. Le “Moko” est une marque de noblesse, il revendique pour celui qui le porte une victoire accomplie. Chez la femme Maori, le tatouage avait également selon la culture locale un pouvoir érotisant.

2. Rituels

Les rites (ou rituels) sont un ensemble de règles prescrites qui structurent les relations entre individus d’une même communauté. Ce sont des stratégies communicatives qui cadrent les actions sociales et les conversations qui les animent. Cela peut également être un acte formel et conventionnel par lequel un individu manifeste son respect et sa considération envers un objet de valeur absolue, à cet objet ou à son représentant. 

La réalisation du tatouage, par la douleur que celle-ci génère, constitue en elle-même un rite de passage à un niveau social supérieur. Initialement, les marques corporelles représentaient des signes d’appartenance à un groupe social, que ce soit une tribu, une croyance religieuse, pirate, anciens prisonniers ou anciens légionnaires.Ces marques sont une sorte d’historique sur leur peau et qui ne peuvent être effacées.

Rite de passage : l’âge adulte en Polynésie

Dans les sociétés polynésiennes, la pratique du tatouage était une opération qui mettait le corps à rude épreuve. Douloureuse, elle devait être supportée par les jeunes. Un ensemble de rituels et de tapu (quelque chose d’interdit lié au sacré, antonyme de permis) était pratiqués.
Dès lors qu’un individu se faisait tatouer, s’il entrait alors en possession d’une seconde peau, supposée le protéger, servant alors de bouclier

L’une des principales fonctions du tatouage était de marquer l’entrée dans l’âge adulte, afin de marquer une rupture avec le Po (le royaume des ténèbres). Ces tatouages symbolisaient la force, le pouvoir et la richesse.

Pour les jeunes filles, il était important de posséder tous les tatouages rituels prédéfinis lorsqu’elles atteignent l’âge du mariage. Le tatouage était ici utilisé pour marquer les différentes étapes, les différents accomplissements des filles.
C’est pour cette raison qu’elles commençaient à se faire tatouer très tôt. Les premières marques étaient tatouées au coude. Grâce à celles-ci, elles étaient délivrées du tapu relatif à la nourriture décrit précédemment. Elles devaient aussi, par la suite, se faire tatouer les mains afin de pouvoir préparer le repas familial.

Elles étaient ensuite tatouées une seconde fois lorsqu’elles arrivaient à la puberté. Et c’est alors que de grandes taches noires couvraient leurs fesses avec des grandes lignes en forme d’arches. Elles étaient tatouées ainsi afin d’indiquer qu’elles pouvaient être considérées comme sexuellement matures et prêtes pour le mariage. Bien souvent également, les femmes de haut rang se faisaient tatouer entièrement le bas du ventre. Ces marques étaient alors censées favoriser leur fécondité.

Pour les hommes, le tatouage était vécu comme un devoir difficile.
En effet, était qualifié de brave celui qui supportait l’opération sans cris de douleur. Il semblait complexe d’échapper à cette pratique. Malgré le fait que ce soit douloureux, il s’agissait d’une façon de rendre le corps moins tapu et plus séduisant pour célébrer le passage à l’âge adulte, étant donné que le tatouage était traditionnellement pratiqué dès la puberté.
C’est pourquoi, celui qui ne possédait pas de tatouages risquait de s’attirer des reproches et de se faire insulter ouvertement.

Rite de passage : tribu des Mentawaïs

Les Mentawaïs ou “hommes fleurs” sont une population autochtone des îles éponymes, au large de Sumatra en Indonésie. Ce peuple est “animiste”, cela veut dire qu’ils considèrent que tout objet est animé par une âme. Ils vivent en harmonie avec la forêt qui leur fournit de quoi se nourrir.

Pour les Mentawaïs, le tatouage est une coutume importante et ils sont probablement le premier peuple sur Terre à l’avoir pratiqué. 

Le tatouage y remplit 3 fonctions différentes, complémentaires et essentielles dans leur structure sociale.
C’est dans un premier temps un rituel religieux. Au travers de rituels animistes, le tatouage permet de préserver l’âme en empêchant ce dernier de quitter leur corps. Le tatouage est une sorte de clé qui renferme l’âme dans le corps de l’individu. Ajouté à cela, les Mentawaïs portent des bijoux et des fleurs pour se sentir “beaux” mais également dans le but de donner à l’âme l’envie de rester dans leur corps. 
Le second rôle est social : il détermine la place et le rôle de l’individu dans la tribu. Il marque donc l’appartenance à un clan ou à une famille par le motif d’un symbole en particulier.
Enfin, il est comme le vêtement et protège l’individu. Selon leurs croyances, le tatouage peut-être un substitut du vêtement.

Ces tatouages ancestraux couvrent presque entièrement le corps. La signification originelle a disparu de leur mémoire par la faute d’une tentative de “civilisation” de la part de missionnaires catholiques. 
Aujourd’hui, ils portent ces tatouages pour se réapproprier leur culture et leur identité, ils agissent aussi comme des codes de reconnaissance pour eux et leurs ancêtres. Le tatouage devient dès lors le trait d’union entre le présent (les vivants) et le futur (les ancêtres) qu’ils retrouveront après leur mort dans “l’Au-delà”.

3. Identification

Au cours de l’histoire, le tatouage à été stigmatisé à cause de l’origine de ceux qui le portaient, des marginaux, des isolés… Pourtant des groupes sociaux ont inversé le mouvement pour faire du tatouage une façon de se mettre soit même à l’écart. Avec les prisonniers et les criminels il arrive que les individus reprennent un élément qui les stigmatise afin de décider eux même de leur mise à l’écart.
Ainsi, dans certains groupes,  le tatouage et d’autres marques corporelles sont utilisés afin de se mettre non seulement à l‘écart mais de provoquer les autres par le visuel qu’ils rendent dans la rue ou les espaces publics. 

Les tatouages comme signe d’appartenance au Japon

Exemples de significations des tatouages à l’ère Edo (1600-1868) au Japon.
À cette époque, une codification du tatouage appelée “Kojiki” a été introduit et permet de distinguer le tatouage prestigieux, réservé aux héros et aux grands et le tatouage crapuleux, réservé aux bandits et aux criminels. Selon la police, le tatouage était une sorte de punition afin de dissuader les crimes potentiels. 

  • Les “Yujo” (prostituées) des quartiers du plaisir, ont utilisé les tatouages dans le but d’augmenter leur attrait pour les clients. 
  • Le tatouage des pompiers est un moyen de protection spirituelle.
  • Les “Hikyaku” (les coursiers et les ouvriers) travaillaient souvent peut vêtus, pour pas se sentir gênés ils recouvraient leurs corps de tatouages.
Yujo (gauche) et Hikyaku (droite)

Les Yakuza

Les Yakuzas sont un groupe du crime organisé au Japon et sont représentés par 4 principaux syndicats, présents sur tout l’archipel, et possèdent également des ramifications dans la zone Pacifique et même en Allemagne et aux États-Unis. 

Le tatouage y est  un test de courage et d’endurance car se faire tatouer est une expérience douloureuse et très longue qui se pratique de manière traditionnelle. Il n’y a aucun matériel électrique utilisé mais seulement des faisceaux d’aiguilles fixées sur un manche en bambou ou en acier.
L’Irezumi, qui signifie tatouage en japonais, couvre une large partie du corps de la personne. Cela peut-être le bras, la jambe, le dos, ou tout le haut du corps et peut même s’éteindre du cou jusqu’aux pieds.

Certains tatouages ont des significations spécifiques et permettent d’identifier les actions des personnes durant leur existence. Par exemple, il fut une époque au Japon où chaque cercle tatoué autour du bras représentait un crime commis. Aujourd’hui, cela a changé. Les membres du Yakuza se font surtout tatouer pour faire honneur à leur « famille ». 

Au Japon, le tatouage reste un sujet tabou et un symbole ayant une connotation négative. Il est strictement interdit d’aller aux bains publics si une personne est tatouée ou encore, l’interdiction d’investir dans la finance. Pourtant, les japonais aiment les ombres. Le fait de voir un tatouage que l’on ne peut pas percevoir lorsqu’il y a de la lumière rend le tatouage encore plus beau.

Analyse épistémologique
Instance rebelle et provocatrice

Les colons espagnols et portugais, lorsqu’ils ont été confrontés aux populations dites primitives et leurs ornements cutanés, ont été horrifiés par ce qu’ils ont longtemps considéré comme des abominations. Les marques corporelles relèvent alors d’une irréductible « sauvagerie ».

Ce sont les populations occidentales marginales qui vont être les premières à s’en saisir. Les marins, les prostituées vont être les premiers à s’adonner à cette pratique « excentrique ». Ces modifications seront alors versées au compte de la lascivité et de la sauvagerie.

Ces populations, déjà rejetées pour le modes de vie extra-ordinaires, font le choix délibéré de se différencier davantage encore, comme une manière de rejeter de manière définitive un mode de vie « traditionnel », de revendiquer leur indignité morale et d’assumer leur excentricité. Leur peau devient la surface de projection dont l’altération, contre nature, témoigne du refus d’être comme les autres.

La culture du tatouage dans nos sociétés, et qui demeure dominante jusque dans le début des années soixante, relève d’une culture populaire, masculine, hétérosexuelle visant à affirmer la virilité, la force de caractère, l’agressivité… Elle se donne en opposition à la culture bourgeoise. Le tatouage attirera pourtant des hommes et des femmes de milieux sociaux privilégiés qui, par le tatouage, veulent afficher leur indépendance d’esprit.

Douleur rituelle

Le tatouage, de par la douleur qu’il suscite lors du marquage, est investi pendant longtemps comme un haut lieu de virilité. 

Celui qui arbore un tatouage a résisté à la douleur de l’aiguille pour obtenir l’oeuvre qui marquera à jamais sa peau. Ainsi, pour beaucoup, la douleur est sublimée par le processus qu’elle accompagne, la métamorphose qu’elle annonce, la satisfaction d’accomplir quelque chose qui a été longtemps attendu. La douleur contribue à la dimension « spirituelle » et « initiatique » de l’acte.

Une fois tatoué, on n’est plus la même personne. Si la douleur est ressentie, elle est nécessaire, c’est un passage obligé investi d’une dimension morale qui en change le sens et érode sa pénibilité.

Autonomie et signature de soi

Pour les jeunes générations, le marquage corporel est vécu comme une distanciation, une prise d’autonomie à l’égard des parents et de l’autorité qu’ils ont pu exercer. Il est d’autant plus investi lorsque les parents s’y opposent. Cet acte, délibérément provocateur est également un moyen pour le jeune de s’affirmer en tant que « je », de se séparer corporellement au cocon familial et s’approprier son corps.

Le tatouage devient alors individualisant, une manière de se signer comme différent des autres.  Pour les plus jeunes, il s’agit souvent d’un geste spontané, irréfléchi, une rébellion qui procure le sentiment d’exister, de se façonner comme on se voudrait, atteindre un idéal rêvé.
Aussi, en ce qu’il arbore un emblème de soi rehausse le sentiment d’identité et procure enfin une sensation d’exister dans le regard des autres à travers la sur valorisation dont il sera l’objet.

Nostalgie tribale

La vague culturelle des marques corporelles est l’une de ces formes contemporaines d “ “’invention de la tradition”. Elle crée de l’inédit sur un fond d’ancien, dont la signification est oubliée ou ignorée.
Elle en reformule les signes : c’est une boite à outil géante dans laquelle chacun vient bricoler du sens à son usage propre. (ex : tatouages Khmers).

Dans notre monde contemporain, les signes flottent et perdent leur enracinement. leur signification dépends alors uniquement de celui que se les approprie. (ex : tatouages japonais, ..).

Une des sources primaire des marquages corporelles provient d’une idéalisation des sociétés traditionnelles. On s’imagine un folklore autour de ces sociétés traditionnelles, on construit tout un récit à partir de quelques bribes entendues à droite à gauche.

Vidé de ses significations premières, le tatouage devient une élément d’originalité, une vague référence spirituelle, que chacun met en scène en bricolant une signification propre. Les tatouages se donnent comme une esthétique paradoxale chez des individus qui se les approprient sans souci de l’origine,…

« La culture de l’Autre, transformée en matière première disponible, esthétisée en style après avoir disparu des existences réelles, devient alors le prétexte des pratiques culturelles occidentales qui lui sont bien éloignées? »

On peut comparer cet usage des signes hors des conditions qui lui donnent son plein sens à une citation : ce n’est pas l’intégralité du texte original, uniquement un extrait, qui est interprété et parfois déformé. La personne tatouée invente un mythe qui lui est propre autour de son tatouage et des signes qu’il s’est approprié.

Signification contemporaine

Les tatouages, bien que n’ayant plus les mêmes sens, renouvellent dans nos sociétés les usages de sociétés traditionnelles. Le tatouage est une tentative de se différencier, d’établir une frontière entre soi et les autres, tout en ménageant des passerelles pour ne pas se perdre dans la solitude. Nombre de tatoués mêlent un discours de singularité et le sentiment de participer à un courant de fond de la société.

Dans une société ou le désinvestissement des systèmes sociaux est omniprésente, le repli sur le corps, l’apparence et les affects est le moyen pour réduire l’incertitude en cherchant à exister. Dans une société du look et de l’image, il faut se faire image pour exister pleinement au regard des autres.

Être soi n’est plus alors une simple évidence, mais un travail qui impose de posséder certains accessoires : l’individuation ne se fait plus par un cheminement personnel mais passe par un signe, une marque corporelle déniché dans la boîte à outils ou ces dernières prolifèrent. Les marques corporelles différencient tout en traduisant une filiation à une communauté flottante (techno, punk, tribale, gothique, gang..).

On retrouve ici une logique consumériste : être conforme tout en ayant le sentiment gratifiant d’être tout à fait unique.